Pamir, mon beau Pamir.

Depuis le temps qu’on y rêvait ! Il y a deux ans, à ma table d’étudiant, alors que le professeur expliquait l’importance des synchrophaseurs dans un réseau électrique à production décentralisée et stochastique, il y a une année, alors que je promenais le chien dans la forêt ou alors il y a encore 6 mois, alors que je terminais la rédaction de mon projet de fin d’étude… Pas un jour sans que ces images folles de grands plateaux montagneux ne viennent virevolter dans ma tête, au détriment de ma productivité. Le Graal du cyclotouriste, l’Everest de la petite reine !

Et aujourd’hui, on y est. Après avoir bien vomi nos tripes durant nos premiers jours au Tadjikistan (rituel de bienvenue du pays), on part à l’assaut de la montagne, des vivres plein les sacoches. Au programme : 2’000m de montée sans relâche pour passer notre premier vrai col, à 3’258m : Khaburabot.

La « route » est dans un état apocalyptique. Les vélos souffrent, dérapent et ralentissent notre ascension. Je suis équipé de pneus de route et ne suis pas pourvu de suspension, c’est donc avec une aisance modérée que j’attaque ces 1000 kilomètres de montagnes, tout comme mes deux compères qui galèrent à hisser leurs trikes chargés en haut du col. On se fait doubler par des motards qui avaleront autant de kilomètres en un jour que nous en une semaine. Heureusement, il nous suffit de lever notre regard de la route pour se consoler dans notre lenteur : c’est… dantesque. Pour la petite histoire, on n’apprendra que plus tard que l’option que nous avons prise, la route Nord, n’était pas celle que l’on croyait, et que la route Sud, très fraîchement refaite à neuf, nous aurait permis de rouler sur un goudron parfait et nous aurait fait gagner 2 jours sans problème.

Les mots sont difficiles à trouver pour décrire un tel feu d’artifices de beauté et de fascinante désolation. Le torrent que nous longeons déchire les montagnes au fond d’une gorge sans fin, contrastant avec l’aridité générale du paysage. La route passe parfois à flanc d’une paroi verticale qui nous déverse par intervalles réguliers quelques pierres fugueuses. Le casque est de rigueur, donc.

Quelques chevaux en liberté nous attendent en haut du col, à la limite des plaques de neige. Pas le temps de disserter longtemps sur notre performance : ça caille, le vent est glaçant. On se lance donc immédiatement dans une descente interminable pour rejoindre Qal’ai Khumb, 2’000 mètres plus bas, sans donner le moindre coup de pédale, ou presque. Ici, nous faisons face pour la première fois à l’Afghanistan, dont les imposantes montagnes nous tiendront compagnie pour les 20 prochains jours de l’autre côté de la rivière.

Une semaine plus tard, nous arrivons à Khorog, d’où la célèbre Wakhan Valley démarre. Le plus dur est à venir, on décide donc de s’accorder un jour de pause dans un Home Stay que nous partageons avec une vingtaine d’autres cyclistes impatients d’attaquer cette mythique vallée. Nous y rencontrons Éric et Florent, deux français voyageant en solitaire, qui se joindront à nous pour cette périlleuse étape.

Les cent premiers kilomètres longent la rivière, et nous apparaissent donc presque comme une blague. Puis vient le retour à la réalité : Langar. Dès la sortie de ce village, le ton est donné : gravats et pente à près de 15%, impossible de pédaler. Il faut pousser les vélos surchargés. Tous les enfants du village, habitués à voir les cyclistes se décourager dès les premiers mètres, proposent d’aider à pousser les vélos, moyennant quelques somonis, la monnaie nationale.

C’est sur ces premiers mètres que la patte de dérailleur de Robin lâche, ce qui le contraint de tirer une croix sur ce qui s’annonce comme une des étapes les plus belles et difficiles du voyage. Éric, le cœur sur la main, se propose de l’accompagner (voir l’article de Robin).

Pendant que Robin et Éric voient défiler les paysages au rythme effréné du 4×4 qui les transporte à Murghab, nous continuons inlassablement notre ascension. Afin d’éviter d’être rattrapés par le mal des montagnes, on décide de respecter les paliers d’altitude : maximum 300 mètres par jour. Au bout de 3 jours, on se retrouve à 3’500 mètres d’altitude. Le manque d’air commence à se faire sentir, mais pas le moindre mal de montagnes en vue. A présent, un col à 4’320m nous attend. Deux choix s’offrent à nous : soit on y va par étape de 5 kilomètres par jour afin de ne pas monter de plus de 300 mètres par étape, soit on tente de le passer d’un coup en redescendant à 3’800m juste après, ce qui nous donne la même élévation finale.

Vaillants que nous sommes, on choisit évidemment la deuxième option, ce qui résulte en l’étape la plus longue et difficile du voyage : c’est de nuit, après avoir passé le col par des températures proches de 0 degré, que nous finissons notre descente du col, sur une route qui s’apparente plus à un bac à sable qu’à une véritable route bitumée. Nous sommes épuisés, mais tellement fiers d’avoir franchi ce col !

C’est le lendemain, après une étape de 110 kilomètres (sur un goudron royal qui nous fait littéralement revivre) que nous retrouvons Robin et Éric, qui ne s’attendaient certainement pas à nous voir arriver si rapidement.

Les retrouvailles sont émouvantes tant Robin revient de loin, tant la générosité d’Eric nous bouleverse, et tant nous avons donné d’effort dans cette magnifique vallée du Wakhan. Nous nous reposons une journée à Murghab, pour attaquer tous ensemble le prochain et ultime col : 4’655 mètres. Presque autant que le Mont Blanc, point culminant de l’Europe ! Et tout ça avec une simple petite veste légère sur le dos, c’est dingue !

Malgré un vent de face constant et, il faut bien le dire, particulièrement frustrant, le col se franchit avec une aisance déconcertante. A 4’400 mètres, un petit ravitaillement s’impose, et nous avons la chance de pouvoir nous initier aux saveurs du beurre frais de yack, qui nous procure l’énergie nécessaire pour effectuer nos derniers kilomètres d’ascension. Impossible d’affiler deux phrases sans s’essouffler, l’air se faisant réellement désirer, mais le bon état de la route nous permet d’arriver au sommet en début d’après-midi. Le froid relativement supportable qui y règne ne nous permet pas de nous attarder plus de cinq minutes pour admirer la vue : pas le temps de niaiser, place à la descente du siècle !

Les paysages sont toujours plus beaux, fantomatiques, et nous dévalons la vallée au milieu de sommets enneigés de plus de 6’500 mètres pour certains. J’essaie d’imprimer le maximum de scènes dans un coin de mon cerveau, qui ne sait plus que faire de temps de surréalisme. « Ça, Firmin, il faut que tu t’en souviennes toute ta vie. » Je me répète inlassablement ces mots dans la tête. Quelques marmottes viennent briser la spectaculaire linéarité minérale du paysage. J’ai la sensation d’évoluer dans un décor de jeu vidéo, avec les montagnes blanches en texture de fond.

La descente se termine au lac Karakul, qui nous en remet encore plein la vue. Du turquoise au bleu foncé, le dégradé de couleur de l’eau vole la vedette aux somptueuses montagnes de l’arrière-plan. On en profite pour improviser une petite séance de photographies épiques, tant l’occasion est belle.
Le lendemain, après une nuit enfumée dans une chambre équipée d’un poêle (mais visiblement pas d’une cheminée), on repart à l’assaut d’un dernier col à 4’350m avant de quitter, un pincement au cœur, le Tadjikistan et pour rejoindre, via un no man’s land de 15 km, le Kirghizistan.

Et voilà, Pamir est à présent derrière. Devant nous s’élance une plaine gigantesque, où se baladent chevaux, yacks et chèvres en pagaille. Dans notre dos, la chaîne imposante de montagnes s’éclipse délicatement dans la brume. Fini l’aridité des vallées inhabitées et les sommets de haute altitude, place désormais aux troupeaux, aux pâturages et aux yourtes des familles kirghizes.

Comme une boule au ventre. On est très heureux de retrouver une atmosphère riche en oxygène, et soulagés de retrouver de l’électricité et de la civilisation, mais quelque part au fond de nous, c’est un véritable déchirement que de laisser cette fabuleuse étape derrière nous.

S’il y a une chose qui est sûre dans tout cela, c’est que tu auras été à la hauteur de nos espérances, très cher Pamir. A dans quelques années !

 

Auteur

Firmin

J'adore écrire, j'adore jouer de la musique, j'adore faire du montage vidéo, j'adore les sushis et j'adore pas les moustiques.

Episode 33 : Volley au Pamir
Episode 32 : Hi Han

7 Comments on “Pamir, mon beau Pamir.”

  1. Ha comme je vous envie…merci de nous partager ces moments magiques. Je désespérais d’avoir de vos nouvelles. Heureusement, Flo a été plus bavard que vous!!!
    Aurons-nous bientôt l’occasion de voir les magnifiques images que vous avez pris. A 4660m, est-ce que le drone vole encore?
    Est-ce que la famille va vous apporter des pattes de dérailleurs en Septembre???LOL

  2. Merci Firmin pour ton récit…. on se réjouit déjà de voir les images du Pamir dans quelques jours….Bonne suite ! Bise à vous tous…. Annette

  3. Tout simplement, je suis hyper heureux d’avoir fait durant une quinzaine de jours un bout de chemin avec vous trois. Faire votre connaissance dans le Pamir et partager nos passions communes n’ont été que du bonheur. Vous voir aussi vous organiser ensemble en harmonie pour filmer, photographier et produire vos vidéos a été très enrichissant pour moi. Firmin, ton article est super..Nos routes vont se séparer à partir d’Osh mais je serai votre premier fan même durant mon périple se terminant fin avril 2018. Bonne route à vous, bon vent et surtout en reprenant votre sympathique expression Suisse. TOUT DE BON !

  4. tout est beau qualité des paysages qualité de ton texte qualité de votre exploit. bon courage à vous mais le courage ne semble pas vous manquer. alors bonne route!

  5. Ce fut une chance de vous rencontrer et de pouvoir partager la route avec vous. Quelques parties du monde et quelques rencontres fabriquent les meilleurs souvenirs de mon long voyage : celles-ci en feront assurément partie!

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