Murghab, une ville qui a perdu l'électricité

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Attention, cet article risque de provoquer des nausées à ceux qui n’aiment pas les chiffres et les calculs !

Eric, dit Mimile (allez voir son super projet Vélovadrouille), va se faire couper les cheveux par la voisine de Samira, la gérante de notre maison d’hôtes à Murghab. Samira me montre les seuls outils disponibles pour réaliser cette tache délicate : des ciseaux de cuisine et des ciseaux sculpteurs pour éclaircir les cheveux.

« Ce n’est plus possible d’utiliser la tondeuse depuis qu’il n’y a plus d’électricité à Murghab. » me dit-elle, d’un air désolé. Je lui demande depuis combien de temps. Elle me répond que cela fait plus de 7 mois.

« 7 mois sans électricité !? »

Apparemment, la centrale hydroélectrique en face de la ville de 4’000 habitants est à l’arrêt depuis janvier 2017. Pourquoi est-elle à l’arrêt et pourquoi personne n’est venu la réparer ? Ces questions me turlupinent à tel point que je décide d’y passer le lendemain accompagné d’Arlen, Firmin ainsi que Florent et Eric, nos deux compères avec qui nous faisons route commune depuis Khorog.

À Murghab, les habitants de la ville se sont adaptés à la vie sans électricité, on improvise des chambres froides comme on peut, les groupes électrogènes fonctionnent quelques heures à la tombée de la nuit et pour les activités nécessitant des outils électrique. C’est le cas de Mayan le ferrailleur, qui allume son vieux groupe à essence avec une manivelle dès qu’il doit utiliser sa perceuse ou disqueuse.

Après près de 2 kilomètres sur un chemin de sable et graviers, nous arrivons près de la centrale… ou du moins ce qu’il en reste.

Nous croisons tout d’abord 4 vieux générateurs à diesel entreposés au bord de la route, puis nous nous arrêtons devant le bâtiment principal où sont sensés se situer le ou les groupes électriques, turbines, contrôle et commande de la centrale. Un cadenas bloque sommairement son entrée. Nous remontons la centrale et arrivons devant le canal d’amenée et les grilles protégeant la turbine des gros débris.

La hauteur de chute semble être d’environ 5 m et la conduite forcée a une dimension d’environ 1 m2. Le débit devrait donc être entre 1 et 5 m3/s – en considérant une vitesse de l’eau entre 1 et 5 m/s à l’entrée de la conduite, soit une puissance d’environ 250 kW au maximum. Calcul à prendre avec des pincettes, voire une grosse pince de ferrailleur…

Il y a deux conduites forcées parallèles, donc la puissance hydraulique estimée est de 500 kW avec deux groupes Francis de 250 kW chacun. Avec un rendement global de 70% estimé pour la centrale (oui c’est une vieille centrale !), on peut donner une puissance électrique de 350 kW. En considérant les 4’000 habitants raccordés à l’électricité, ce qui correspond à peu près à 1’000 ménages (on considère 4 personnes par ménage en moyenne), cela signifie une puissance de 350 W par ménage, assez pour la lumière et recharger son téléphone, mais insuffisant pour jouer aux jeux vidéos sur son ordinateur gaming ou réchauffer sa part de pizza au micro-ondes… Sans rire, c’est vraiment peu (Ici pour savoir un peu mieux ce que consomme chaque appareil électrique dans une maison).

Le canal d’amenée a été remblayé de sable en amont. L’arrêt de la centrale était donc prémédité !

Bon… à ce niveau là, nous savons à peu près ce qu’était la centrale, mais reste toujours la question de pourquoi elle a été arrêtée ?

Et c’est là que notre chance légendaire fait son apparition une nouvelle fois, quelqu’un vient d’arriver devant la centrale, avec un porte-document. Il s’appelle Umed, c’est un ingénieur électricien local qui parle anglais !

Nous nous empressons de lui poser toutes les questions qui nous passent par la tête. Il fait partie de l’équipe qui va construire une nouvelle centrale hydraulique, lui s’occupant uniquement de la partie électrique. La centrale actuelle a donc été arrêtée pour un nouveau projet !

Nous retournons devant la porte, on lui demande si on peut entrer. Il nous dit que oui et que de toute façon, la porte est ouverte… Effectivement, on avait mal regardé à l’entrée de la centrale, le cadenas est décoratif et il suffit de pousser la porte d’à coté.

La vieille centrale date des années 1960, du moins c’est ce qu’indique la plaquette signalétique d’un générateur. La puissance électrique moyenne était de moins de 200 kW vers la fin de l’exploitation, ce qui devait être suffisant dans les années 60 mais maintenant bien insuffisant pour alimenter la ville de 4’000 habitants.

La centrale était dimensionnée pour 650 kW de puissance hydraulique, le rendement global (puissance hydraulique en entrée/puissance électrique en sortie) est progressivement tombé à moins de 30%, avec l’usure de la turbine (l’eau venant des glaciers étant très chargée en sédiments), ainsi que la vétusté des éléments de conversion mécanique-électrique, commande et régulation… (On ne parle même pas ici des pertes du réseau de transport et distribution proche de l’état apocalyptique qui doit générer des pertes immenses !)

A l’intérieur, c’est une mine d’or, on trouve encore tous les outils de mesures, ainsi que les relevés de production depuis l’année de mise en service ! La dernière entrée date de début janvier 2017, date d’arrêt définitive de la centrale.

Le nouveau projet est mené par Pamir Energy et est supervisé et financé par GIZ, une ONG allemande. Il consiste à réaménager la prise d’eau, doubler la hauteur de chute pour atteindre une puissance de 1.5 MW. Le chiffre nous étonne un peu vu la taille de l’arrivée d’eau… Mais d’un point de vue purement arithmétique, cela est possible car l’ancienne centrale devait presque atteindre 700 kW, soit deux fois moins…

Depuis le 24 février 2017, l’électricité coûte environ 0.15 TJS/kWh, soit moins de 0.014 €/kWh ! 10 fois moins que le prix de vente du kWh en France (0.15 €/kWh) et 12 fois moins en Suisse (0.19 CHF/kWh en moyenne). Alors est-ce que les entreprises privées sont obligées de vendre à perte l’électricité ? Oui, sur décrets gouvernementaux, à l’aide de subsides en partie financés par l’aide internationale.

Le projet est censé se terminer en fin de l’été prochain (automne 2018). Quand on voit les lignes électriques rafistolées, les câbles qui sont à terre où qui sont soutenus par des morceaux de bois eux-mêmes tenant verticalement comme par magie, on se dit qu’il y a encore beaucoup de rénovation à effectuer et je doute personnellement de la réussite du projet en temps et en heures…

A 3600m d’altitude, la température descend à -40°C en hiver ! J’ai pu observer plusieurs systèmes de chauffage en place dans la ville, au charbon, au bois et à la bouse de yack. Il faut en faire des réserves, pour tenir 4 ou 5 mois coupés du monde ! Le soir, on entend le ronron des générateurs qui s’allument. On économise la précieuse électricité générée en utilisant l’unique lampe pour manger dans la lumière le soir. Les habitants de Murghab font preuve de témérité et de beaucoup de courage pour s’être adaptés à cette nouvelle vie sans réseau électrique. Sans doute aussi n’ont-ils eu pas d’autres choix que de subir. Adapt or die, version 2017 au Tajikistan.

Pas de coupe de cheveux au rasoir électrique pour Eric cette fois-ci, il faudra donc revenir l’année prochaine, avec des cheveux longs et beaucoup d’espoir pour ce beau projet !

Auteur

Robin

Passionné par le voyage et l'aventure, amoureux de la nature et de la technologie.

Episode 36 : Terrible Wakhan Valley
Episode 35 : Les enfants du Pamir

5 Comments on “Murghab, une ville qui a perdu l'électricité”

  1. L’utilisation de panneaux solaires ne pourraient-ils pas représenter une alternative fonctionnelle?
    Bien sur, on comprend qu’il y a un coût associé à ça et que la neige ne devra pas s’accumuler sur les panneaux…mais????

    1. Oui, les panneaux solaires sont une bonne solution mais…
      1) La différence de profil journalier : la production des panneaux solaires dépend du soleil contrairement à l’eau. Il faut donc ajouter des batteries.
      2) L’hiver : il y a la neige mais aussi le froid ! Les -45°C minimum ou -25°C en moyenne en plein hiver sont très contraignant pour les batteries qui ne supportent pas ces températures.
      3) L’entretien : la neige et le gel en hiver, le sable en été.

      Par contre, c’est certain qu’un mix de production énergétique (panneau + hydro) permettrait d’éviter les situations comme celle actuelle en cas de pépin sur l’hydro !

  2. Hello Robin et compères,
    Merci pour ton article 👏👏👏
    Je semble comprendre que le travaux d’une route à déversé ses gravats et stop et le flux ?
    Quelques réflexions:
    – mais où est passée l’eau ?
    – une retenue amont
    – une diversion vers une autre centrale,
    – un assèchement lié à un changement climatique…?

    Avez-vous pu utiliser votre drone (à pédales ! lol) pour avoir une idée aérienne de l’étendue ?

    Merci pour ce partage, vraiment bien écrit et documenté , et tes réflexions sur cet arrêt.
    J’en rajoute une petite louche::
    – le prix va probablement grimper
    – combien de familles ont été contraintes de partir ?
    – cette situation ne s’est-elle reproduite autour ?
    – quid d’un mixte avec de l’éolien qui semble avoir moins de contraintes thermique ?

    A bientôt pour une suite 👏
    A toute mon affection, à partager avec vous trois et vos nombreux admirateurs le long de votre beau périple. Rémi

    1. Le gravat a été volontairement versé dans le canal d’amenée pour stopper l’arrivée d’eau en amont de la centrale.
      Ils sont actuellement en train de refaire la prise d’eau dans la rivière qui se situe 2 kilomètres en amont de la centrale (nous n’y sommes pas allé).
      Pour le drone, on a pas pensé à faire un tour malheureusement !

      Le cours d’eau a un débit beaucoup plus faible en hiver, je me demande encore comment cela a été pris en compte pour le dimensionnement de la centrale. Et à quelles sources de production de soutien ont ils pensé pour compenser le manque ? – Les vieilles centrales à gaz ne seront pas réutilisées apparemment, ni changées…

      Les prix au kWh pour le consommateur sont fixés par le gouvernement et sont bien en dessous du coût de revient de la centrale. A terme, il faudrait que les prix consommateurs augmentent pour que la filière énergie soit viable économiquement pour les producteurs. (Pour l’hydraulique en suisse, le cout de revient se situe vers 5.6 cts/kWh)

      Je n’ai pas de chiffres concernant des départs de familles suite à cette situation…

      Je ne me souviens pas avoir ressenti de vent lors de mes quelques jours dans la ville mais il faudrait étudier le potentiel sur les sommets avoisinants.

      En espérant avoir répondu à peu près à tes questions 🙂
      Bises à toutes la famille,
      Robin

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